L’histoire traditionnelle du Taixu Chuan commence là où naissent toutes les légendes martiales de la Chine : sur les sommets brumeux des monts Wudang. C'est là, au XIVe siècle, que le mythique moine taoïste Zhang Sanfeng aurait donné naissance à cet art, baptisé "Boxe du Grand Vide" en écho aux concepts les plus profonds du taoïsme.
Pendant des siècles, cet art martial n'a pas appartenu au peuple, mais à l'ombre des palais. Sous la dynastie Qing, le Taixu Chuan était jalousement gardé comme un secret d’État, transmis exclusivement au sein de la famille impériale mandchoue. Il aura fallu attendre le XIXe siècle pour qu’un homme originaire du Sud, Wu Rongyu, parvienne à s'introduire dans les cercles fermés de Pékin. Gagnant la confiance d’un oncle de l’empereur Xianfeng, il devint l’un des rares roturiers initiés à ce style impérial. Fidèle à son serment, Wu Rongyu ramena ce trésor caché dans sa province natale du Guangdong, le transmettant dans le plus grand secret, de génération en génération, loin des regards indiscrets.
La réalité historique
Le pont entre le Nord et le Sud
Derrière le voile de cette magnifique légende se cache une réalité historique tout aussi fascinante. Elle raconte l’histoire d’un voyage culturel et d’une adaptation technique exceptionnelle entre le Nord et le Sud de la Chine au cours du XIXe siècle.
À cette époque, le Tai Chi Chuan de style Yang connaissait un essor fulgurant à Pékin, séduisant la noblesse et les gardes de la cour impériale. C'est dans ce contexte effervescent que Wu Rongyu a véritablement étudié les arts martiaux internes du Nord, basés sur la fluidité, le relâchement du corps et la gestion de l’énergie ,le Chi.
Mais le véritable miracle du Taixu Chuan s'est produit lors du retour de Wu Rongyu dans sa région d'origine, dans la province du Guangdong. Le Sud de la Chine possédait sa propre culture martiale, radicalement différente de celle du Nord : les pratiquants du Sud privilégiaient les positions très basses, un ancrage au sol à toute épreuve .
Au lieu de simplement copier l'enseignement du Nord, Wu Rongyu et ses successeurs ont opéré une fusion géniale. Ils ont pris la fluidité interne, la douceur et la théorie philosophique du Tai Chi de Pékin, et les ont coulées dans le moule de la puissance et de la structure des boxes du Sud. Le Taixu Chuan venait de naître : un art martial hybride, subtil et redoutable.al
Pendant près d'un siècle, l'art est resté confiné au sein de la famille Wu et d'un cercle d'initiés extrêmement restreint, ce qui explique sa grande rareté aujourd'hui encore. Ce n'est qu'au cours du XXe siècle que les barrières du secret sont enfin tombées, lorsque les maîtres ont réalisé l'importance de partager ce savoir pour le préserver.
Aujourd'hui, le Taixu Chuan est officiellement inscrit au patrimoine culturel immatériel de la province du Guangdong. Loin des champs de bataille, il est désormais enseigné pour ses vertus thérapeutiques, sa fluidité et sa beauté gestuelle. Pour le rendre accessible au monde moderne, des maîtres contemporains continuent de faire vivre cette tradition en condensant le style traditionnel en des formes simplifiées, à l'image ici de la célèbre routine en 24 mouvements.
Le Taixu Chuan n'est peut-être pas l'œuvre d'un moine immortel, mais il est le témoin vivant de la créativité humaine et du dialogue entre les cultures martiales de la Chine.